« La question » a été abolie à la veille de la Révolution française. Il s’agissait d’une technique de torture où l’accusé ne savait ni de quoi, ni par qui il était accusé.
Dans ce texte qui, bien plus qu’un roman, peut être défini comme une succession de « scènes », nous est donné à voir un monde, qui est à la fois le nôtre – rendu dans l’agression qu’il constitue envers le corps et son intégrité, le corps de l’enfant – et son propre reflet, outré, manifesté. Manifesté, c’est-à-dire, donné pleinement dans la transformation que lui imprime la langue.
Le texte s’ouvre par une scène de violence, ouverture nécessaire, et peu à peu s’enchaînent les images d’un monde de plus en plus déréalisé, jusqu’à aboutir à la « naissance de l’épopée ». Épopée d’un « élément perturbateur » s’échappant soudain d’un discours qui l’enserre et se saisit de lui à son insu, épopée d’un individu soumettant, le premier, ce même discours à la question, par son cri déployé, jusqu’à l’extinction finale au cœur d’une « nuit sans être ».
Né en 1989.
L’enfant est, sur une table, bras en croix, fixés on ne peut plus fortement, jambes écartées et de même, regard fixe sur le haut de la salle, en un mot absent, de force allongé. Autour de lui, les hommes, trois, peut-être quatre (il ne sait pas, il oublie) s’agitent, changent sans arrêt de point, tâtent de ses cuisses les chairs, de son ventre flasque, à la peau, car suite d’un régime, détendue, à travers le tissu lâche, cheveux caressent, fixent et sanglent, l’enfant ne regarde, il perd le sens du lieu, rien
des mains, il le sent, dans sa bouche, au goût de caoutchouc – ils sont neufs et bleus, les gants, à peine sortis de leur boîte, des mains qui ouvrent sa rétive bouche, deux en haut et en bas comme l’on ouvre une valise, deux à gauche et à droite, ouvrent les commissures, afin que trou béant se fasse, immense trou au milieu de son visage, il ne peut plus résister, et laisse le trou ouvrir