Face au monstre mécanique
Aussi loin qu’on remonte, chaque étape du développement technologique a
suscité des résistances. Au début de l’ère industrielle, alors que les
machines prennent le pouvoir en privant les artisans d’ouvrage, la
destruction des métiers textiles devient une pratique fréquente. Ces
oppositions sont bientôt rejetées comme rétrogrades par le discours
conquérant du progrès, alors qu’elles révèlent un univers fécond. L’économie
toute-puissante finit par imposer dans le sang le règne de l’efficacité, le
pouvoir des machines contre celui des hommes. Son expansion provoque de
multiples résistances au sein de groupes sociaux et de courants
intellectuels. Elles continuent aujourd’hui sous des formes nouvelles,
alors que certains annoncent la « convergence » des technologies. Cet essai
analyse le phénomène.

François Jarrige, agrégé en histoire, enseignant à l’Université du Mans, a soutenu une thèse intitulée Les bris de machines et la genèse de la société industrielle. Il est le co-auteur de Les Luddites, bris de machines, économie, politique et histoire (éditions è®e).

(…) Mais la fracture entre technophile et technophobe a elle aussi une histoire. Il s’agit d’une construction sociale et culturelle qui n’a cessé d’accompagner l’ascension de la modernité occidentale. La polarisation du débat en une opposition stérile entre technophiles ouverts au progrès et technophobes archaïques et réactionnaires sert à dissimuler les enjeux sociopolitiques que soulève toujours le phénomène technique. La ligne de fracture ne passe pas entre les partisans et les opposants à la technique, mais entre ceux qui font des techniques des outils neutres, et du progrès technique un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent un instrument de pouvoir et de domination, un espace où se combinent sans cesse des rapports de force qu’il faut dévoiler. Les exemples montrant combien les techniques ne sont pas neutres mais porteuses d’un certain ordre social et politique abondent pourtant.